Le patois des Monts du Lyonnais dans la Grande Histoire de France

Un peu d’histoire…

I -1  La guerre des langues ou comment unifier un pays.

La conquête de la Gaule par les Romains s’accompagne de la mise en place d’une administration dont tous les documents sont rédigés en latin, langue écrite, contrairement au celtique, langue seulement orale. Ainsi le latin s’impose peu à peu, d’autant plus que l’aristocratie gauloise, les nobles et les marchands, participent à son expansion en voulant vivre à la romaine. Par contre, les langues maternelles influencent la prononciation, des racines primitives subsistent, prononcées à la latine. La masse du peuple des villes et des campagnes parle sans doute un mélange de latin et de gaulois, et il est probable que celui-ci reste souvent la langue du foyer. Ainsi, le latin parlé en Gaule devrait être bien différent du latin parlé à Rome.

a – Le Haut Moyen-age du IIème au Xème siècle : L’origine des langues romanes

Dès la fin du IIème siècle et pendant le IIIème siècle, l’influence culturelle et linguistique de Rome s’affaiblit. Le Romain, qui servait jusqu’alors de lien, de ciment unitaire, véhiculé par l’administration et le monde des affaires presque entièrement romain, se diversifie et se transforme jusqu’a la chute de l’empire en 476. Dès lors, le latin devient un bas latin, qui n’a plus grand chose de commun. C’est une sorte de nouvelle langue qu’on appelle le Roman.

En 259-260, des Francs atteignent Paris, les Alamans arrivent jusqu’a Lyon. Clovis devient roi des Francs en 481 ou 482. Habile et ambitieux, il mène une politique qui va permettre de conquérir la presque totalité de la Gaule. Cette conquête a des conséquences importantes sur la langue. C’est alors qu’apparaît la première différenciation entre les zones de dialectes d’Oïl au nord marquées par les Francs, et les zones de dialectes d’Oc au sud ou appelé Occitan, surtout influencées par la romanisation. On distingue une zone dialectale intermédiaire dite Francoprovençale. Notre région se trouvait alors, en majorité, dans cette partie intermédiaire.

Alors que les langues, se soustrayant à l’influence centralisatrice de Rome, tendent à se multiplier, la diffusion du christianisme, qui débute à  la fin du IIème siècle, exerce une action contraire. En effet, afin d’évangéliser villes et campagnes, l’Église utilise le latin.

Malgré l’appartenance des souverains au christianisme, après la conversion de Clovis en 497 ou 498, le latin continue à se transformer et à devenir très différent du latin de l’école selon les régions.

Les grandes divisions dialectales sont donc établies en France dès l’an 1000. On distingue les parlers non-romans et les parlers romans. Cette différenciation annonce la carte actuelle des langues de France. Le patois de notre région à l’époque médiévale, du  Xème au XVIème siècle, appartenait aux parlers romans avec l’Occitan et la Corse.

Le domaine du parler francoprovençal s’étend alors sur des fractions de trois pays actuel : La France, la Suisse et l’Italie. Il est limité par quatre zones linguistiques différentes : Oïl, Oc, Germanique et Piémontais. Le parler Francoprovençal s’est détaché de la langue d’Oïl dès l’époque de Charlemagne( 742-814). Il n’est pas un mélange de langue d’Oïl et de langue d’Oc, mais une langue spécifique.

b – L’époque médiévale du Xème au XVIème siècle : La différenciation des parlers, l’affirmation du français

Le premier écrit connu en francoprovençal date du XIIIème siècle. Il s’agit du verset 146 des lettres de Marguerite d’Oingt, témoignant de la langue « lyonnaise » de l’époque. Marguerite, fille d’un seigneur du Beaujolais, passa sa vie de religieuse à la chartreuse de Poleteins prés de Lyon.

« 146 . En tant quant ele o regarda l’arbre diligiament, ele leva ses euz sus la montaygne et vit un grant ruysel qui descendit a si tres grant forci que co semblavet une mer. Cele yeve chisi si tres duremant au pie de cel arbre que les ragies se viraront totes desus et la cime se metit en terra et les branches que enclinavont ver terra furont totes drecies ver lo ciel, et les foylles que erant totes seches furont totes reverdies, les ragies que erant devant fichies en terra furont totes espandues et drecies ver lo ciel et foront totes reverdies et follyes en maneri de branches.

Traduction :

146. Et quand elle eut regardé l’arbre attentivement, elle leva les yeux sur la montagne et vit un grand ruisseau qui descendit avec une si grande force qu’on aurait cru voir une mer. Cette eau se précipita si violemment au pied de cet arbre que toutes les racines se retournèrent en l’air et que la cime se mit en terre et les branches qui s’inclinaient vers terre furent toutes dressées vers le ciel. Et les feuilles qui étaient toutes sèches furent toutes reverdies, les racines qui auparavant étaient plantées en terre furent toutes étalées et dressées vers le ciel, et elles furent toutes reverdies et couvertes de feuilles à la manière des branches. « 

Extrait de « Les oeuvres de Marguerite d’Oingt », publication de linguistique Romane de Lyon, publié par Antonin DURAFFOUR, Pierre GARDETTE et Paulette DURDILLY aux éditions Les Belles Lettres, 1965

Mais parallèlement, une langue, le Francien, ne va cesser de progresser et d’évoluer, pour finalement supplanter toutes les autres langues de France. En 987, Hugues Capet devient roi de France. La royauté installée à la cour de Paris, dont le rôle administratif et juridique ne cesse de croître, amène ceux qui veulent en faire partie à adopter le dialecte du plus puissant seigneur, à savoir le roi. Le Francien s’impose donc même s’il le fait avec beaucoup plus de difficultés dans le sud du pays que dans le nord. A la fin de la guerre de Cent Ans, avec le centralisme monarchique, tous les actes royaux sont rédigés « en français ». Les langues régionales perdent alors leur prestige de langues administratives officielles et ne sont plus étudiées par les clercs.

Et puis vient François 1er. Il crée en 1530 l’institution qui deviendra le Collège de France et publie en 1539 l’ordonnance de Villers-Cotterêt par laquelle le Francien devient langue officielle, en opposition avec le latin, mais les autres langues régionales résistent. 

c – Les langues sous l’Ancien Régime du XVIème au XVIIIème siècle

A partir du milieu du XVème siècle et grâce à l’imprimerie, la langue française évolue et s’enrichit. La réalité des langues n’est pas seulement politique, et le français a beau se vouloir dominateur,  les autres langues du pays n’en continuent pas moins à être parlées et écrites avec beaucoup de vitalité.

De plus, sur l’ensemble du royaume, selon qu’il s’agisse de milieux « cultivés » des villes ou de milieux « cultivateurs » des campagnes, le français utilisé varie considérablement.

Enfin l’extension des sciences et le progrès de la technologie rendent nécessaire un vocabulaire nouveau, y compris par des emprunts à l’étranger. De nombreux mots nouveaux apparaissent dans des domaines aussi divers que l’agriculture, le commerce, l’industrie…

d – Les langues de France et la Révolution

La politique des révolutionnaires vise à établir le principe d’égalité sur le territoire français ; pour cela il leur faut absolument réduire les nombreuses différences qui existent en France de l’ancien Régime. Ces différences sont criantes dans le domaine de la langue. La réduction des dialectes, perçus comme un obstacle à la construction d’une France républicaine, s’effectue d’abord indirectement par la mise en place de l’administration révolutionnaire. La révolution déclare alors ouvertement la guerre à toutes les langues régionales.

Les deux instruments essentiels de ce combat sont la loi du 2 thermidor an II et la politique scolaire préparée par l’abbé Grégoire : cette loi condamne à six mois d’emprisonnement et à la destitution « tout fonctionnaire ou tout officier public… qui dressera, écrira ou souscrira, dans l’exercice de ses fonctions, des procès-verbaux, jugements, contrats ou autres actes, conçus en idiomes ou langues autres que la française » .

En 1794, l’abbé Grégoire propose à la Convention l’anéantissement pur et simple des « patois » car, selon lui, au moins six millions de français, surtout dans les campagnes, ignorent la langue nationale, six autres millions ne peuvent pas soutenir une conversation suivie en Français. « En tout le nombre de ceux qui la parlent purement n’excède pas trois millions et que le nombre qui l’écrivent est encore moindre ». Sous l’impulsion des rapports de philosophes (l’abbé Grégoire…), la Convention, puis le Directoire (26 octobre 1795- 9 novembre 1799) prennent différentes mesures pour imposer l’enseignement de la langue française dans les écoles. Se créent alors des écoles où l’enseignement est fait en français… mais en l’an VIII le ministre de l’intérieur est obligé de reconnaître que les écoles primaires sont presque partout désertes.

e – Les langues de France au XIXème siècle

L’industrialisation est en marche et les inventions de la « première révolution industrielle » mais surtout celle de « la seconde révolution industrielle » ébranlent gravement les langues de France : La loi du 11 juin 1842 prévoit la construction d’un réseau ferré national en étoile rayonnant autour de Paris.

Le développement du rail est lourd de conséquence pour les patois. Le réseau ferré facilite l’immigration. Pour se faire comprendre des nouveaux venus, on s’exprime en français et une nouvelle pratique linguistique s’installe. De plus, grâce aux révolutions industrielles, il y a une montée de la bourgeoisie qui intègre le « principe » de l’abbé Grégoire, c’est à dire son mépris des patois. Très progressivement, les langues de France se diluent au profit du seul français.

Malgré cet affaiblissement des langues de France, un mouvement se dessine en leur faveur. Il est essentiellement mené par les écrivains qui souhaitent les maintenir vivantes. Pour cela ils composent des oeuvres dans le « parler » de leur région afin d’être lus et compris par tous. Cependant  les bourgeois s’y opposent. Désormais, la culture paysanne traditionnelle apparaît comme dépassée. Malgré cela, certains cherchent à la restaurer, c’est-à-dire à remettre au goût du jour. Des mouvements folkloriques se créent, se multiplient dans les régions de France ; de grands rassemblements en costumes traditionnels de la région sont organisés en essayant de reconstituer un passé considéré comme révolu. Par la poésie, la chanson ou le conte, les langues régionales sont désormais en représentation.

f – La politique scolaire de la IIIème République ( dès 1870) :

En quelques années de 1871 à 1875, l’idée de la république unie et invisible, rêvée par la Révolution, prend corps dans la réalité. Les masses paysannes adhèrent à l’idée républicaine.

D’après un sondage lancé en 1863 par le ministre de l’instruction publique 7 millions de français sur 37 millions, soit 20 % d’entre eux ne parlent pas français. Sur 4 millions d’écoliers de 7 à 13 ans 11 % seulement ne parlent pas français. La politique scolaire pour imposer le français a bien marché. 

Cependant, les français, après leur défaite face à la Prusse en 1870, attribuent, comme cause de cette défaite, l’illettrisme et les différentes langues qui empêchent de comprendre les ordres. Devant cette situation, les gouvernements de la 3ème République poursuivent et intensifient les efforts en faveurs de la suprématie du français dans le cadre de l’organisation de l’Instruction Publique obligatoire. De 1881 à 1886, Jules Ferry fait promulguer les lois qui créent un enseignement gratuit, obligatoire et laïc. Que ce soit du point de vue scolaire ou du point de vue militaire et colonial, la 3ème  République manifeste la même volonté d’expansion. Jules Ferry déclare : « Il importe à une société comme la nôtre, à la France d’aujourd’hui, de mêler sur les bancs de l’école les enfants qui se trouveront, un peu plus tard, mêlés sous le drapeau de la patrie. »

Dès lors la chasse aux langues de France est ouverte. Elle se pratique non seulement à l’école mais aussi à l’église ou à la mairie. Dans ces conditions, il devenait de plus en plus difficile aux enfants d’apprendre et surtout de pratiquer une autre langue que le français. De plus les moyens employés concourent, à imprimer dans l’esprit de chaque enfant, de chaque homme, un profond sentiment de honte de sa langue maternelle.

g – Les langues de France au XXème siècle :

Les langues de France minorées entrent dans le XXème siècle avec des handicaps et vont devoir affronter des difficultés qui varient d’une région à l’autre ; les principales étant les deux guerres mondiales, l’exode rural et l’urbanisation croissante du pays.

– Des situations difficiles

La guerre de 1914-1918 contribue à faire reculer les langues de France en tuant beaucoup de paysans, c’est à dire ceux qui leur sont restés les plus fidèles. En même temps le français a gagné du terrain en devenant la langue de communication commune aux soldats originaires de différentes régions.

Par leurs déplacements, favorisés par le chemin de fer et l’automobile qui se multiplie, par leur accès à un statut social supérieur grâce à l’instruction publique, de plus en plus de personnes sont obligées de parler français et s’éloignent de leur langue maternelle.

L’exode rural s’amplifie après les deux guerres et avec lui le recul des langues régionales.

– La permanence des parlers…

Beaucoup d’hommes et de femmes de toutes les régions de France, nés dans les années 1940, peuvent témoigner qu’ils ont côtoyé dans leur enfance des gens, nés au XIXème siècle ou au tout début du XXème, connaissant et parlant exclusivement leur langue régionale.

Des témoignages de personnes nées dans les années 1920-1930 concordent sur le fait de leur méconnaissance absolue du français – langue qui leur était véritablement étrangère- lors de leur  entrée à l’école. On peut avancer que, jusqu’à l’entre-deux-guerres, de nombreuses personnes, surtout en milieu rural, utilisent uniquement leur langue régionale alors qu’elles possèdent une certaine connaissance du français.

Cette permanence des langues régionales dans la vie quotidienne se poursuit au-delà de la seconde guerre mondiale mais s’estompe inexorablement.

I -2   Notre Patois est une langue

a – A l’origine de notre patois : Le Francoprovençal.

Dans les Monts du Lyonnais, comme dans les régions voisines, le patois s’éteint lentement. Les derniers patoisants ont en général plus de soixante-dix ans et, comme ils sont peu nombreux, les conversations en patois se font de plus en plus rares. L’avènement du XXIème siècle verra donc la fin d’un parler façonné et transmis par la soixantaine de générations qui nous ont précédés.

Le patois lyonnais, jusqu’au début du XXème siècle dans les campagnes, était la langue de communication et non pas comme certains ont pu le croire ou l’affirmer, le produit de déformations aberrantes du français, nées de la prétendue ignorance de nos ancêtres. Il se rattache à une grande famille, le francoprovençal, dont le domaine s’étend sur trois pays : La France, la Suisse et l’Italie. Son grand défaut, c’est de ne pas avoir eu de chance puisqu’il a été évincé par le français, devenu depuis longtemps langue nationale, mais qui à l’origine n’était lui-même que le dialecte parlé dans l’Ile de France.

Le francoprovençal, comme la langue d’oïl et l’occitan, ses deux grands voisins du nord et du sud, est une langue gallo-romane, c’est à dire une langue issue du latin mais qui a conservé quelques traces du gaulois qui était, comme chacun sait, la langue parlée avant le latin.

Le domaine francoprovençal s’étend sur trois états. En France, il comprend les départements suivants : la plus grande partie de la Loire, le Rhône, l’extrémité sud-est de la Saône et Loire, le sud du Doubs, la plus grande partie du Jura, l’Ain, la Haute-Savoie, la Savoie, la plus grande partie de l’Isère, l’extrémité nord de la Drôme. En Suisse sont francoprovençaux les cantons de Neuchâtel, Vaud, Genève et la partie romande des cantons de Fribourg et du Valais (toute la Suisse romande à l’exception du Jura bernois). En Italie, le domaine francoprovençal comprend la vallée d’Aoste (58 communes) et les petites vallées montagnardes au sud du Grand-Paradis (Orco, Stura, Viù) ainsi que les quatre communes de la vallée de la Cenischia entre le Mont-Cenis et Suse.

b – Pourquoi cette langue n’était-elle pas viable ?

Il n’y a pas eu d’unité politique dans le passé puisque au domaine francoprovençal ont correspondu un certain nombre de pays plus ou moins indépendants, tels que la Savoie, les comtés du Forez, de Lyon, de Bresse et du Bugey, et des parties d’autres pays telles que le nord du Dauphiné, le sud de la Franche-Comté, etc. Aux complexités administratives héritées du Moyen Age est venue s’ajouter une segmentation artificielle au moment de la Réforme : Genève, véritable métropole qui servait de centre directeur à la Haute-Savoie, au pays de Gex et à une partie du Jura, a perdu son influence sur ces régions qui se sont ainsi trouvées dépourvues de centre directeur urbain.

La division du francoprovençal est aussi prononcée sur le plan géographique. Il y a en effet bien peu d’unité entre les différentes régions naturelles qui composent cet ensemble :  plaines de la Loire

et de la Saône, vallée du Rhône, monts du Lyonnais, montagnes du Jura, massif des Alpes. Pas plus que l’histoire médiévale, la géographie ne peut expliquer la langue francoprovençale.

L’origine et le destin du francoprovençal ont été étroitement liés au sort de sa capitale, Lyon. La latinisation de cette partie de la Gaule s’est fait à partir de Lugdunum, capitale des Gaules, et autour des deux principaux axes de communication qui reliaient cette cité à l’Italie à travers les Alpes. C’est de Lyon que sont partis les grands courants linguistiques (innovations ou refus d’innovations) qui sont à la base du francoprovençal, car, jusqu’à la fin du Moyen Age, Lyon joua un rôle directeur très important. La fragmentation du francoprovençal doit remonter à la fin du Moyen Age lorsque Lyon perdit son influence linguistique en adoptant le français. Comme aucune autre cité administrative ne se substitua à Lyon, le francoprovençal privé de centre directeur se fragmenta. Chacune des régions, isolées des autres par une politique peu unitaire et une géographie tourmentée, évolua librement. Dès ce moment, le Francoprovençal en tant que langue allait perdre de sa puissance.

Lexique:

Le francoprovençal ne possède pas un vocabulaire spécifique. La plupart des mots sont communs soit au francoprovençal et à l’occitan, soit à l’occitan et à la langue d’oïl ( surtout parlers de l’est). Cependant le francoprovençal a quelques formes qui lui sont propres. Pour résumer très brièvement l’origine de ces mots, on peut dire que certains remontent au latin classique qui était parlé dans la région de Lugdunum ( ex. molar « terre, monticule » issu de molaris), d’autre sont d’origine burgonde ( ex . brogi venant de brugdian « penser »), d’autres enfin sont des créations locales ( ex polailli « poule »)

c – Fragmentation linguistique

Il est clair qu’il existe des caractéristiques importantes que l’on peut considérer comme communes à l’ensemble du francoprovençal. Mais des différences phonétiques nombreuses et relativement importantes séparent les patois des différentes régions, rendant l’intercompréhension difficile ou même impossible. Ainsi, par exemple, un stéphanois éprouve bien de la difficulté à comprendre un bressan ; il en va de même entre un Lyonnais et un Savoyard de Maurienne ou de Tarentaise, un habitant du Jura et un habitant du Valais ou du Val d’Aoste.

Ce manque d’unité linguistique est la conséquence d’un manque d’unité historique. Depuis le Moyen Age, aucun des deux centres urbains Lyon et Genève, qui forment l’axe autour duquel s’est constituée la langue francoprovençale, n’a eu un rôle directeur assez fort pour imposer une unité. La géographie tourmentée des régions qui forment ce domaine a favorisé cette fragmentation en isolant les gens des différentes régions.

d – Textes francoprovençaux

Les plus anciens textes écrits en francoprovençal datent du XIIIème siècle. Deux volumes publiés récemment (Documents linguistiques de la France, série francoprovençale : Tome I Forez de  M. GONON, Tome II Lyonnais de P. DURDILLY(Paris, CNRS, 1974 et 1975) fournissent les textes d’archives recensés en Forez et en Lyonnais. Ces textes font apparaître une scripta ayant pour base un francoprovençal commun, ce qui a permis à P. GARDETTE de faire les remarques suivantes : « Il y avait en domaine francoprovençal la conscience d’unité linguistique importante assez forte pour être opposée à l’unité française et à l’unité provençale. On s’est parfois demandé si le francoprovençal est une langue. Qu’il en ait été une au Moyen-age, il ne peut y en avoir une meilleur preuve que cette conscience des hommes qui écrivaient en francoprovençal. »

La langue francoprovençale était utilisée pour la rédaction de chartres, de terriers, de censiers, de livres de comptes. Elle a également été employée pour la rédaction de textes juridiques ( ex. La somme du code, texte écrit en 1232 à Grenoble) ou de méditations personnelles (ex. Les oeuvres de Marguerite d’Oingt, moniale à la chartreuse de Poleteins, prés de Lyon). Mais elle n’a pas été employée comme langue de culture, au même titre que le furent le français et l’occitan. Au moyen Age, il n’y eut pas de littérature francoprovençale proprement dite parce que le francoprovençal n’était pas senti comme une langue littéraire. Ainsi, pour donner du retentissement à son oeuvre (Florimont), le poète d’origine lyonnaise Aimon de Varennes a utilisé le français, tout en employant quelques mots francoprovençaux. Le manque de considération pour la langue locale est confirmé par les deux faits suivants : à Lyon, le prestige de la langue d’oïl se faisait sentir dès le XIIéme siècle et, dès la fin du XIVéme, le français remplaçait le dialecte dans tous les actes officiels.

A partir du XVIéme siècle, il y eut un certain renouveau de la langue vernaculaire, car aux quatre coins du domaine fleurirent un certain nombre d’œuvres littéraires écrites en dialecte. Parmi les plus célèbres, on peut citer celles des Stéphanois Capelon et Thiollière, du Ripagérien Guillaume Roquille, des Grenoblois Jean Millet et Blanc-la-Goutte, des Savoyards Nicolas Martin, Joseph Beard, Amélie Gex, des Bressans Berardin Uchard et Philibert Leduc. D’autres oeuvres intéressantes écrites en dialecte nous sont parvenues sans nom d’auteur ou gardent encore quelques mystères quant à leur origine : c’est le cas de la pièce « La Bernarda-buyandiri » écrite en patois lyonnais, des pièces « La plaisante pronostication » d’un astrologue de Chambéry et « la Moquerie savoyarde » écrites en patois savoyard mêlé de lyonnais, ou encore de la Chanson de l’escalade de Genève écrite en patois genevois. S. Escoffier et A.-M.  Vurpas ont réuni et publié les poèmes, les pièces de théâtre, les noëls et les chansons écrites entre le XVIéme et le XIXème siècle (cf. Textes littéraires en dialecte lyonnais, Paris, CNRS, 1981).

e – Situation actuelle de la langue

Actuellement le francoprovençal n’est parlé que par un très petit nombre de personnes (probablement autour de 150 000 pers.) Dans les agglomérations urbaines et dans les villes  il n’est même pas connu. Dans la plupart des villages, il n’est vraiment connu et employé que par les personnes ayant au moins soixante-dix ans, de sorte que les conversations en dialecte sont l’exception. Le dédain pour le patois, dans la partie politiquement française tout au moins, est resté longtemps vivace. Le francoprovençal ne semble d’ailleurs pas profiter globalement d’un regain d’intérêt – dû au renouveau régionaliste- comparable à celui dont bénéficie l’occitan. Il est vrai que la fragmentation du francoprovençal, qui gêne l’intercompréhension, constitue une entrave pour les patoisants et un argument de dénigrement pour les adversaires de la langue vernaculaire.

Le déclin du dialecte, général à l’heure actuelle, a été plus précoce dans certaines régions. De manière générale, on peut dire que les régions industrialisées, de passage et de plaine, ont été plus promptes à abandonner le patois que les régions agricoles et montagneuses. Une exception importante doit cependant être signalée : dans le nord de la partie centrale du domaine, le patois est encore bien vivant en plaine (Bresse), car les personnes ayant moins de la soixantaine le parlent couramment, par contre il a pratiquement disparu dans la partie montagneuse (Jura), car seuls quelques octogénaires le connaissent encore.

La situation est différente dans la Vallée d’Aoste. Dans cette région, la ville d’Aoste mise à part, toutes les personnes y compris les jeunes connaissent le dialecte et l’emploient. Le dialecte jouit même d’un certain prestige : les autorités de la Province autonome d’Aoste encouragent la connaissance et la pratique du dialecte à l’école et les hommes politiques prononcent eux-même des discours en dialecte.

On retrouve certaines traces du substrat dialectal dans le français actuellement dans cette région. En phonétique, il y en a assez peu. Cependant, l’accent d’un vieux Lyonnais descendant de Guignol, d’un bon Stéphanois ou d’un Genevois est nettement différent de celui d’un parisien ou d’un Méridional. L’influence du dialecte sur la grammaire du français régional semble plutôt faible. La survivance la plus typique est celle du pronom personnel neutre « y » en face du pronom masculin singulier le ( ex. J’y vois = je vois cela, je le vois = je vois Pierre). La raison du manque d’osmose entre le dialecte et le français est que la phonétique et la morphologie des deux langues sont nettement différentes. Il y a deux registres -l’un dialectal, l’autre français- et les gens ont parfaitement conscience de passer de l’un à l’autre.

C’est dans le domaine du lexique que l’influence du dialecte sur le français a été la plus forte. Le français régional comprend un nombre important de formes venant du dialecte. Au cours des enquêtes récemment effectuées dans la région,  près d’un millier de régionalismes lexicaux ou sémantiques ont été recensés (ex. cuchon « tas », équevilles « ordures », patte « chiffon », vogue « fête patronale »). Lorsque les derniers patoisants se seront éteint, les termes de français régional resteront sans doute les traces les plus visibles du francoprovençal, cet idiome qui, sans avoir connu le destin du français ou l’éclat de l’occitan, présente néanmoins un intérêt considérable sur le plan linguistique.

Jean-Baptiste MARTIN Ingénieur de recherche au CNRS Centre de Recherches et d’Etudes Anthropologique (Université Lumière) Institut Pierre Gardette (Université Catholique de Lyon)

[ Article à retrouver dans le livre-cd « Lo Patoué de vé chi ne » ]


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